
Jules Laforgue : Une étude sur Corbière (brouillon)Bohême de l’océan ; chantant le matelot breton libre et méprisant les terriens. Picaresque et falot (a pris ce prénom Tristan : chevalier errant de la Triste figure). Cassant, concis, cinglant le vers à la cravache. Sa préface porte en titre : Ça, noyé en une page blanche. Mais jamais d’ordures, d’obscénités voyantes de commis. Strident comme le cri des mouettes et comme elles jamais las. (Le vent des côtes de bretagne lui a fait trouver et aimer le verbe plangorer.) L’eau-forte, un profil de satyre libidineux et falot, maigre, qui a bien roulé, inculte, trempé par l’averse du large qu’il regarde en face, attaché les mains au dos à un mat, près d’une borne, son feutre à terre. À chaque sortie il avertit : vous savez ! me prenez pas au sérieux. Tout ça, c’est fait de chic, je pose. Je vais même vous expliquer comment ça se fabrique. *Deux parties : Une où il raconte en vers sans armatures, ni volutes, qui se désagrégeraient sans le coup de fouet incessant de l’expression mordante et la poigne d’ensemble. - Sans esthétique. - Tout, et surtout du Corbière, mais pas de la poésie et pas du vers, à peine de la littérature. L’autre plus intime, tout subjectif, replié sur soi ou à Paris ou sur l’eau et très-self aussi comme métier sans que ce métier soit riche, non un art mais une manière. Une tenue très chic, non une esthétique profonde. Quant à l’éternel féminin, il l’appelle « l’éternel Madame » ; madame, ce joli mot des cours d’amour du moyen-âge. La femme qui fait des manières : En serez-vous un peu moins nue, Les habits bas Il a connu la fille des congés à Paris ... les exportations sous toutes les latitudes accablées. Sensuel, il ne montre jamais la chair ; miracle, il n’y a pas un sein, une gorge dans ses vers ; encore moins des ventres et des cuisses. Il n’indique que le coup de hanche, le tour de main, l’air de tête ... ombrelle, éventail. Un léger priapisme de barrière. La femme de Montmartre qui n’a qu’un art : la toilette, et qui ne la pousse que dans un sens, souligner son esthétique de pantin à la mode éphémère, pantin incassable comme les buses de son corset. Vers nuls de la plus basse cuisine : « Vous qui ronflez auprès d’une épouse endormie. Mais toujours le mot net - il n’y a pas un autre artiste en vers, plus dégagé que lui du langage poétique. Chez les plus forts vous pouvez glaner des chevilles, images - soldes poétiques, ici pas une : tout est passé au crible, à l’épreuve de la corde raide. Métier bête ; strophes de tout le monde ; oublis, réels oublis, dans les alternances des féminines et des masculines, rimes ni riches ni pauvres, insuffisantes et quelconques, et ne se permettant d’ailleurs rien - sauf la paresse, l’inattention prouvant radicalement une incurable indélicatesse d’oreille, par exemple ces tas d’alexandrins qui sans raison, par ci par là, n’ont que onze syllabes. L’assonance imprévue ne lui est pas invite à musique exotique, mais tremplin à coq-à-l’âne. Il n’est pas artiste, mais on pardonne tout devant des plaintes parfaites et immortelles comme : Le poète contumace. Tout passé au crible ! On peut voir ça dans certaines pièces. Il écrit le titre, le sujet, le mot-sujet. Et là il se prend la tête, et cogne contre ce mot, l’assaille, et alors c’est une grêle de définitions, de jappements brefs, ainsi dans le Sommeil où, en strophes inégales chacune sur une seule et même rime féminine, durant une litanie de cent cinquante vers il le définit, une définition par vers, quelquefois, toujours avec point d’exclamation. C’est étourdissant, c’est de la folie à vide ; mettez-vous à sa place. C’est assurément après une de ces parties qu’il a dû se jeter à la mer comme point d’exclamation final. Une lanterne magique montrant sous mille facettes colorées la même lumière qui est au centre - à la façon de Hugo, mais Hugo tourne comme un cyclone large symphonique à son aise, ici c’est un petit albatros. *A une influence romantique ? picaresque dans sa jeunesse ; pour le reste dans son volume pas la moindre trace de Parnassien, de Baudelairien. Il a un métier sans intérêt plastique. L’intérêt, l’effet est dans le cinglé, la pointe-sèche, le calembour, la fringance, la haché romantique. Il est à l’étroit dans le vers - il abonde en parenthèses, en monosyllabes ; pas un vers à détacher comme beau poétiquement ; rien que curieux de formule. Autrefois la rime et la raison était le difficile ; alors on mettait le mot original dans le corps du vers, et la rime arrivait comme elle pouvait, banale, et le plus souvent cheville, on passait sur la rime, on tâchait de se tirer de ses rimes, voilà tout. Ensuite, on réagit contre cette école et toute la révolution se porta sur son point faible, la rime. Vous allez voir : tout le dictionnaire va passer à la rime ! et en effet. On fit des vers, en ayant l’œil surtout sur le bout des vers, le reste était oublié. Ce qui fait que les seules idées, les seuls mots personnels, étaient les mots appelés par la rime, il n’y avait d’effet que dans la rime. Corbière lui rime, comme ça - prêter et rimer, cousu et décousu, maison et non, jour avec jour ; - deux quatrains d’un sonnet faits avec quatre verbes en ser et quatre substantifs en elle ! Un autre sonnet sur deux rimes ! La rime ne lui est jamais tremplin ; les entrelacements de féminines et de masculines, il les bouscule, par paresse. Dans une pièce six masculines viennent après deux féminines puis la pièce reprend son alterné régulier. - Souvent ses vers ont une syllabe en trop ou en pas assez. Cependant jamais une pièce tout en féminines ou tout en masculines. Les mots en ion ont tantôt une tantôt deux syllabes, cependant il n’osera jamais faire rimer un singulier avec un pluriel. Rien de rythmes voulus, sauf un sonnet renversé. *Il est trop tiraillé et a trop l’amour de l’ubiquité et des facettes et du papillotant insaisissable et la peur de pouvoir être défini, pour se laisser aller au long vers musical qui a toute sa valeur en soi ; la moitié de son vers est dans l’intonation, le geste et les grimaces du diseur, et alors il s’ingénie dans son texte à multiplier les lignes de points de suspension, de réticence et d’en allé, les tirets d’arrêt, les virgules, les : d’attention ! et doubles points d’exclamation. Tout lui est tremplin, il vit de tremplins ; sa logique et son art ont pour devise : Au petit bonheur des tremplins d’idées ou de mots. *Son tremplin d’antithèse souvent s’étale naïvement dans sa fabrication élémentaire : Et si par erreur ou par aventure Tu ne me trompais - je serais trompé ; déjeuner de jeûne - Son épitaphe est bâtie exclusivement sur ces pointes. D’ailleurs tous ces gongorismes d’antithèse ne sont pas un jeu en l’air : il y a des racines. C’est l’homme qui déclare son amour et qui est dépité si on l’écoute, qui fuit la société et se lamente qu’on le laisse seul. L’enfant gâté qui ne sait ce qu’il veut, refuse sa soupe parce qu’on la lui prêche et pleurniche dès qu’on la lui enlève. La lune reste pour lui la lune des vieilles estampes - romantique - des truands noctambules, Tantale évoquant l’absence d’un écu de cent sous. Il n’a pas été empoigné au cœur par les cosmologies modernes, les astres morts, les déserts stellaires sans échos. Il gambille, fait des moulinets, fait le borgne, le lépreux, l’amateur, le feu-follet des mares de Bretagne, narguant tous les octrois de la littérature, tous les douaniers de la critique, il croise le long des côtes, le long des corbières, pour l’amour de l’art. Il a peur des ridicules lyrique, apocalyptique, fatal, poitrinaire, hystérique, lunaire, prudhomme, musical, sentimental, naïf, etc. et se pose un peu partout, rature, dit : Lyrique moi ? - jamais ! - et en effet le vers suivant est voyou. Il veut être indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï ; bref déclassé de toutes les latitudes, de toutes les mœurs, en deçà et au delà des Pyrénées : Très réussi comme raté. Très rarement la rime lui fournit l’esprit... et alors c’est toujours le même moule : un mot poétique à qui l’on donne en rime un mot vulgaire, du pavé ; et c’est le drame de deux mots presque homonymes et à mille lieux l’un de l’autre en tant que synonymie, le charme d’être vraiment attiré puis remballé comme une balle :
Il n’y a décidément pas trace de réminiscences dans ces poésies : ni sujets, ni métier. Ce n’est pas de l’originalité de quelqu’un revenu des romantiques et des parnassiens successivement, mais du primesaut à la diable. Il a lu, il le dit, il les nomme : on n’en retrouve rien. Dans son poème sur le douanier garde-côte, il le déguste cet oiseau de mer avec sa poésie au large, faisant ses cent-pas, pipe, caban gris-bleu, dunes, horizons ; comme il l’aime, et alors comme il l’admire d’être : Poète trop senti pour être poétique. Ce fut l’art de Corbière. Pas de couchants, pas de poésie de la mer, pas de ciels, pas de spleens pantoumés. Nous sommes tous poétiques, nous avons beau faire, nous montrons toujours un bout du panache azur : lui n’est pas de chez nous, c’est un insaisissable et boucané corsaire hardi à la course. - Il adore le mot « contumace », on le lui surprend à plusieurs endroits, quand il veut frapper un coup et tout dire d’un mot - contumace... contumace... vivre par contumace... poète contumace.., artiste de proie... *Toujours sec, insaisissable, épave, sans cœur de chic. Quand il parle des matelots bien qu’il s’acharne sur leur rude coque comme on n’en fait plus, leur vie de forbans (le vieux d’autrefois qui mangeait de l’anglais), de lupanar, de goélands, mettant tous les terriens dans le même sac, il devient parfois romance, très-romance, mobile breton. C’est raconté avec une prodigieuse épuration ; (Bitor), c’est condensé, ça pétille, tout est à prendre, la rime ne compte pas comme rime, on ne la sent pas. - II fait de la peine à voir compter ses syllabes, alterner ses distiques par masculines et féminines, scander ses césures. Que n’a-t-il fait cela en prose c’est impossible à chanter, ce texte. *La plus fine, la plus ténue, la plus pure partie comme art : Rondels pour après ; de fines mauves pâle filigranées d’ironie sur un ton posthume. Biographie Mais il fut flottant mon berceau. Fait comme le nid de l’oiseau Qui couve ses œufs sur la houle, Mon lit d’amour fut un hamac Et pour tantôt j’espère un sac Lesté d’un bon caillou qui roule. | |
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