Marie NoëlRetraite

 
   

Quand viendra le soir au bout des années
Où, l’épaule basse et les yeux rougis,
Je ne serai plus, traînante et fanée,
Qu’une vieille en trop qui vague au logis ;
 
Quand la maison mienne à qui je fus douce
Ne me fera plus ni place, ni part ;
Quand le feu qui prend, le jardin qui pousse,
Tous ingrats, tiendront mes mains à l’écart ;
 
Quand j’aurai perdu ma dernière aiguille
Et ne pourrai plus rien qu’aimer tout bas,
Rien que gêner peu mes petites-filles,
Mes belles enfants qui ne m’aiment pas ;
 
Alors j’ouvrirai la porte à voix basse
Comme une pauvresse à jamais qui sort
Pour aller jeter au chemin qui passe
Le bout déchiré de son mauvais sort.
 
Alors, quand le jour hésite et décline,
Comme une étrangère à jamais qui part
À jamais... alors, comme une orpheline
Dont le cri n’a plus d’abri nulle part,
 
Je m’en irai seule avec mon pauvre âge
Qui n’a plus ni chant, ni charme, ni fleur,
Je m’en irai seule à la mort sauvage,
Sans faire alentour ni bruit, ni malheur.
 
J’irai retrouver le pré seul au monde
Où je traversai, petite, un bonheur
Que nul autre pré ne sut à la ronde,
Le champ oublié de tous les faneurs ;
 
Le champ égaré depuis mon enfance
Que les bois au fond de leur secret noir
Ont si loin serré dans un grand silence
Que nul sentier clair n’a su le revoir.
 
Là se tient la fleur qui n’est pas sortie
Pour d’autres que moi de mon prime temps.
Peut-être en ce champ, derrière l’ortie,
Que l’oiseau de l’aube à mi-ciel m’attend ?...
 
J’entrerai dedans sans bouquet ni gerbe,
La fleur et l’oiseau perdus y seront.
Je m’enfermerai dans ma chambre d’herbe...
Ce que j’y viens faire, eux seuls le sauront.
 
Comme un qui se dit sa dernière messe,
Alors, en ce champ pris d’une pâleur,
Je commencerai d’une voix qui baisse
À me chanter l’air qui brise le cœur.
 
Là je pleurerai mes petites filles
À qui leurs beaux ans dorés font la cour ;
Là pour les quitter sans qu’on me rappelle,
Je les aimerai de dernier amour.
 
Là je pleurerai pour finir de vivre...
Une tourterelle au soleil couchant
Gémira longtemps sans qu’on la délivre.
Le jour fleur à fleur sortira du champ.
 
Pas à pas le temps faible qui persiste
À battre en mon cœur sans savoir pourquoi
Sortira du monde... Et les feuilles tristes
Qui meurent le soir tomberont sur moi.

 

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