Ores connais mon premier temps perdu,
De retourner jamais ne m’est possible ;
De jeune vieux, de joyeux éperdu,
De beau très laid, et de joyeux taisible
Suis devenu ; rien n’était impossible
À moi jadis, hélas ! ce me semblait.
C’était Abus qui caultement emblait
Le peu qu’avais pour lors de connaissance
Quand je vivais en mondaine plaisance.
Des dames lors étaie recueilli,
Entretenant mes douces amourettes ;
Amours m’avait son servant accueilli,
Portant bouquets de boutons et fleurettes ;
Mais maintenant, puisque porte lunettes,
De Cupidon ne m’accointerai plus ;
De sa maison suis chassé et forclus ;
Plus ne ferai ni rondeaux ni ballades ;
Cela n’est pas restaurant pour malades.
Ha ! jeune fus, encore le fussè-je ;
Or ai passé la fleur de mon jouvant ;
Plus ne sera Espoir de mon corps pleige
Pour être tel comme je fus devant ;
Chanter soulaie et rimoyer souvent ;
Ores me faut, en lieu de telles choses,
Tousser, cracher ; ce sont les fleurs et roses
De vieillesse, et ses jeux beaux et gents
Pour festoyer entre nous bonnes gens...
J’étaie frais, le cuir tendre et poli,
Droit comme un jonc, léger comme arondelle,
Propre, miste, gorgias et joli,
Doux en maintien ainsi qu’une pucelle.
Dieu ! que ai deuil quand me souviens de celle
Que j’aimais tant alors parfaitement,
Qui me donna premier enseignement
De bonnes mœurs pour acquérir sa grâce.
S’elle est morte, mon Dieu pardon lui fasse,
Et, s’elle vit, je prie à Jésus-Christ
Que de tout mal et danger la préserve ;
Pour elle ai fait maint douloureux écrit ;
Plus ne m’attends que jamais je la serve,
Car banni suis, vieillard mis en réserve ;
Plus que gémir certes je ne ferai,
Dorénavant à rien ne servirai
Que de registre ou de vieux protocole
Pour enseigner les enfants à l’école.
Adieu maisons nobles et ces beaux lieux,
Où ai passé ma première jouvente ;
Ores vous perds, car je suis venu vieux.
Âge a reçu de moi plénière rente ;
En triste soin convient que me contente,
Plus n’ai à gré les beaux jours ni les mois ;
Adieu vous dis le pays d’Angoumois,
Le plus plaisant qui soit dessous la nue,
Plaindre m’en vais ma liesse perdue.
Adieu Cognac, le second paradis,
Château assis sur fleuve de Charente,
Où tant de fois me suis trouvé jadis,
Mettant ébats et bonne chère en vente.
Quand de tout ce me souviens et ramente,
J’en ai le deuil qui passe tout plaisir.
Que j’eus jamais et le tiens à loisir,
À digérer très-cuisant et doutable
Dont par regret je suis servi à table.
Adieu bon temps, mon repas est sonné.
Adieu amours, adieux chevaux et chasse,
Vieillesse m’a de tous points étonné,
Tourné le dos et amaigri la face ;
Ores connais que ma saison se passe,
Car de grison je suis devenu blanc,
Chauve et chenu plus ne faut que le banc,
Ou la selle pour séjourner ma goutte
Car âge m’a laissé ce mal pour houste.
Ha ! blanche chair et déliées mains,
Ris amoureux, œillades d’amourettes,
De vous ai fait échange et si remains
Chassé d’espoir et banni d’amourettes,
Certes je fus tout tel comme vous êtes,
Gens de loisir, et vous n’y pensez pas,
Si faudra-t-il que vous passez le pas,
De fer n’êtes, ni d’acier, ni de cuivre,
N’en plus que moi pour en être délivre.
Dorénavant teindrai mon rang à part,
Auprès du feu pour échauffer la cire,
Et compterai les faits de Sallezart
À mes voisins de Poton ou La Hyre.
Du temps passé pourrai compter et dire,
Voire et servir de témoin ancien
J’aurai mon chat et mon beau petit chien
Nommé Muguet, et deux ou trois gélines,
Patenôtres et mes vieilles matines.
Mon passe-temps sera compter alors
Combien y a que premier j’eus couronne,
Quel roi régnait, ou quel pape était lors,
Si la saison était à l’heure bonne,
Voilà l’état de ma pauvre personne
En attendant que Dieu fasse de moi
L’âme partir, car tous à cette loi
Somme liés : c’est tribut de nature
Sans excepter aucune créature.