Octavien de Saint-Gelais 

 
   

Ores connais mon premier temps perdu,
De retourner jamais ne m’est possible ;
De jeune vieux, de joyeux éperdu,
De beau très laid, et de joyeux taisible
Suis devenu ; rien n’était impossible
À moi jadis, hélas ! ce me semblait.
C’était Abus qui caultement emblait
Le peu qu’avais pour lors de connaissance
Quand je vivais en mondaine plaisance.
 
Des dames lors étaie recueilli,
Entretenant mes douces amourettes ;
Amours m’avait son servant accueilli,
Portant bouquets de boutons et fleurettes ;
Mais maintenant, puisque porte lunettes,
De Cupidon ne m’accointerai plus ;
De sa maison suis chassé et forclus ;
Plus ne ferai ni rondeaux ni ballades ;
Cela n’est pas restaurant pour malades.
 
Ha ! jeune fus, encore le fussè-je ;
Or ai passé la fleur de mon jouvant ;
Plus ne sera Espoir de mon corps pleige
Pour être tel comme je fus devant ;
Chanter soulaie et rimoyer souvent ;
Ores me faut, en lieu de telles choses,
Tousser, cracher ; ce sont les fleurs et roses
De vieillesse, et ses jeux beaux et gents
Pour festoyer entre nous bonnes gens...
 
J’étaie frais, le cuir tendre et poli,
Droit comme un jonc, léger comme arondelle,
Propre, miste, gorgias et joli,
Doux en maintien ainsi qu’une pucelle.
Dieu ! que ai deuil quand me souviens de celle
Que j’aimais tant alors parfaitement,
Qui me donna premier enseignement
De bonnes mœurs pour acquérir sa grâce.
S’elle est morte, mon Dieu pardon lui fasse,
 
Et, s’elle vit, je prie à Jésus-Christ
Que de tout mal et danger la préserve ;
Pour elle ai fait maint douloureux écrit ;
Plus ne m’attends que jamais je la serve,
Car banni suis, vieillard mis en réserve ;
Plus que gémir certes je ne ferai,
Dorénavant à rien ne servirai
Que de registre ou de vieux protocole
Pour enseigner les enfants à l’école.
 
Adieu maisons nobles et ces beaux lieux,
Où ai passé ma première jouvente ;
Ores vous perds, car je suis venu vieux.
Âge a reçu de moi plénière rente ;
En triste soin convient que me contente,
Plus n’ai à gré les beaux jours ni les mois ;
Adieu vous dis le pays d’Angoumois,
Le plus plaisant qui soit dessous la nue,
Plaindre m’en vais ma liesse perdue.
 
Adieu Cognac, le second paradis,
Château assis sur fleuve de Charente,
Où tant de fois me suis trouvé jadis,
Mettant ébats et bonne chère en vente.
Quand de tout ce me souviens et ramente,
J’en ai le deuil qui passe tout plaisir.
Que j’eus jamais et le tiens à loisir,
À digérer très cuisant et doutable
Dont par regret je suis servi à table.
 
Adieu bon temps, mon repas est sonné.
Adieu amours, adieux chevaux et chasse,
Vieillesse m’a de tous points étonné,
Tourné le dos et amaigri la face ;
Ores connais que ma saison se passe,
Car de grison je suis devenu blanc,
Chauve et chenu plus ne faut que le banc,
Ou la selle pour séjourner ma goutte
Car âge m’a laissé ce mal pour houste.
 
Ha ! blanche chair et déliées mains,
Ris amoureux, œillades d’amourettes,
De vous ai fait échange et si remains
Chassé d’espoir et banni d’amourettes,
Certes je fus tout tel comme vous êtes,
Gens de loisir, et vous n’y pensez pas,
Si faudra-t-il que vous passez le pas,
De fer n’êtes, ni d’acier, ni de cuivre,
N’en plus que moi pour en être délivre.
 
Dorénavant teindrai mon rang à part,
Auprès du feu pour échauffer la cire,
Et compterai les faits de Sallezart
À mes voisins de Poton ou La Hyre.
Du temps passé pourrai compter et dire,
Voire et servir de témoin ancien
J’aurai mon chat et mon beau petit chien
Nommé Muguet, et deux ou trois gélines,
Patenôtres et mes vieilles matines.
 
Mon passe-temps sera compter alors
Combien y a que premier j’eus couronne,
Quel roi régnait, ou quel pape était lors,
Si la saison était à l’heure bonne,
Voilà l’état de ma pauvre personne
En attendant que Dieu fasse de moi
L’âme partir, car tous à cette loi
Somme liés : c’est tribut de nature
Sans excepter aucune créature.

 

   

Ores congnois mon premier temps perdu,
De retourner jamais ne m’est possible ;
De jeune vieulx, de joyeux esperdu,
De beau tres lait, et de joyeux taisible
Suis devenu ; rien n’estoit impossible
A moy jadis, helas ! ce me sembloit.
C’estoit Abus qui caultement embloit
Le peu qu’avois pour lors de congnoissance
Quand je vivois en mondaine plaisance.
 
Des dames lors estoye recueilly,
Entretenant mes doulces amourettes ;
Amours m’avoit son servant accueilly,
Portant bouquets de boutons et fleurettes ;
Mais maintenant, puisque porte lunettes,
De Cupido ne m’acointeray plus ;
De sa maison suis chassé et forclus ;
Plus ne feray ne rondeaulx ne ballades ;
Cela n’est pas restaurant pour mallades.
 
Ha ! jeune fus, encore le fussè-je ;
Or ay passé la fleur de mon jouvant ;
Plus ne sera Espoir de mon corps pleige
Pour estre tel comme je fus devant ;
Chanter souloye et rymoyer souvent ;
Ores me fault, en lieu de telles choses,
Tousser, cracher ; ce sont les fleurs et roses
De vieillesse, et ses jeux beaulx et gents
Pour festoyer entre nous bonnes gens...
 
J’estoye frais, le cuyr tendre et poly,
Droict comme ung jonc, legier comme arondelle,
Propre, miste, gorgias et joly,
Doulx en maintien ainsi qu’une pucelle.
Dieu ! que j’ay deuil quant me souvient de celle
Que j’aimoye tant alors parfaitement,
Qui me donna premier enseignement
De bonnes mœurs pour acquerir sa grace.
S’elle est morte, mon Dieu pardon luy face,
 
Et, s’elle vit, je prie à Jesus-Christ
Que de tout mal et dangier la preserve ;
Pour elle ay faict maint douloureux escript ;
Plus ne m’atens que jamais je la serve,
Car banny suis, viellart mis en reserve ;
Plus que gemir certes je ne feray,
Doresnavant à riens ne serviray
Que de registre ou de vieulx protecolle
Pour enseigner les enfans à l’escolle.
 
Adieu maisons nobles et ces beaulx lieux,
Où j’ay passé ma première jouvente ;
Ores vous pers, car je suis venu vieulx.
Aage a receu de moy pléniere rente ;
En triste soing convient que me contente,
Plus n’ay a gré les beaulx jours ne les moys ;
Adieu vous dy le pays d’Angoulmoys,
Le plus plaisant qui soit dessoubz la nue,
Plaindre m’en voys ma liesse perdue.
 
Adieu Coignac, le second paradis,
Chasteau assis sur fleuve de Charente,
Où tant de fois me suis trouvé jadis,
Mettant esbas et bonne chère en vente.
Quand de tout ce me souviens et ramente,
J’en ay le deuil qui passe tout plaisir.
Que j’euz jamais et le tiens à loisir,
À digérer très-cuysant et doubtable
Dont par regret je suis servy à table.
 
Adieu bon temps, mon repas est sonné.
Adieu amours, adieux chevaulx et chasse,
Vieillesse m’a de tous poins estonné,
Tourné le dos et amesgri la face ;
Ores congnois que ma saison se passe,
Car de grison je suis devenu blanc,
Chauve et chenu plus ne fault que le banc,
Ou la selle pour séjourner ma goutte
Car aage m’a laissé ce mal pour houste.
 
Ha ! blanche chair et déliées mains,
Riz amoureux, œillades d’amourettes,
De vous ay fait eschange et si remains
Chassé d’espoir et banni d’amourettes,
Certes je fuz tout tel comme vous estes,
Gens de loysir, et vous n’y pensez pas,
Si fauldra il que vous passez le pas,
De fer n’estes, ne d’acier, ne de cuyvre,
N’en plus que moy pour en estre delivre.
 
Doresnavant tiendray mon rang à part,
Auprès du feu pour eschauffer la cire,
Et compteray les faiz de Sallezart
A mes voysins de Poton ou La Hyre.
Du temps passé pourray compter et dire,
Voyre et servir de tesmoing ancien
J’auray mon chat et mon beau petit chien
Nommé Muguet, et deux ou trois gelines,
Patenostres et mes vieilles matines.
 
Mon passe-temps sera compter alors
Combien y a que premier j’eus couronne,
Quel roy regnoit, ou quel pape estoit lors,
Si la saison estoit à l’heure bonne,
Veezlà l’estat de ma poure personne
En attendant que Dieu face de moy
L’ame partir, car tous à ceste loy
Somme lyez : c’est tribut de nature
Sans excepter aucune creature.