Pages Jehan-Rictus

Caricatures et pastiches

Léandre

(in Montmartre par Georges Renault et Henri Chateau, 1897)

Ernest Gegout

Mai 1897

Rue Lepic, le bruit d’un monologue, tombant d’une mansarde, comme un glas, dans la solitude de la rue, lui fit ralentir le pas :

— Eh ! blanc youpin ! Eh ! pauv’ raté ! 
Tout ton œuvre il a avorté.
Toi, ton étoile et ta colombe
Dégringolent dans l’éternité ; 
Tu dois en avoir, d’ l’amertume !
Ainsi, des fois, quand la neig’ tombe,
On croirait tes ang’s qui s’ déplument !

Bah ! vient un temps où tout s’ fait vieux,
Et les plus baths chos’s perd’t leurs charmes !
Oh ! v’là qu’ tu pleur’s, et des vraies larmes,
Tout va s’écrouler, nom de Dieu !

Ainsi saluait le passage du Crucifié l’étique et triste Jehan Rictus, représentant spectral et ironique de la poésie montmartroise.

Jésus haussa les épaules :

— Comme ils savent chanter, ces coiffeurs de la pensée, ces pommadiers du style ! ils donnent le rythme et la rime — pauvre ou riche, — à la misère du corps, aux meurtrissures de l’âme, et, par surcroît, accordent leur mépris à ceux qui savent les supporter. Tous, ils ont un métronome dans le cerveau, avalent les idées comme les haricots, sans préférence, n’en tirent nulle farine et ne rendent que du son !

(Jésus, 1897)

Dominique Bonnaud et Numa Blés (avant avril 1900)

La Déposition de Jehan Rictus

                                                Soliloque.

Eh ben ! oui, c’est moi Jehan Rictus,
L’ poèt’ de ceuss’ qui n’ont pas d’ pain !
Je n’ suis pas v’nu dans un sapin :
J’ai mêm’ pas d’ quoi prendr’ l’omnibus !
On est v’nu, c’ matin, au p’tit jour,
Un d’ la Préfectanc’, dans ma piaule.
Me dir’ d’aller à la Haut’-Cour !
I’ m’ prenait p’t-êtr’ pour eun’ cass’role !
Mais i’ s’a trompé ! que j’vous dis !
Car les complots d’ Mossieu Philippe,
Ce que j’ m’en bats l’œil, par principe !
J’ m’en fous : il n’est pas d’ mes amis.
Mais j’ m’en vas profiter d’ l’occase
Pour vous dir’ ce que j’ai su’ l’ cœur,
Et la détresse et la rancœur
Qui mett’ eun’ larme à tout’s mes phrases.
Ah ! j’en ai trop su’ l’ palpitant !
J’ m’en vas fair’ mon p’tit Jérémie :
J’en ai p’t-êtr’ pour une heure et d’mie,
Mais ça n’ fait rien ! nous avons l’ temps !...
J’en entends qui murmur’nt, pleins d’ morgue :
« Quoi qu’i’ nous veut, c’ macchabé’-là ?
Pour sûr qu’il arriv’ de la Morgue
Avec la gueul’ d’empeign’ que v’là ! »
Je l’ sais, vous êt’s les pèr’s conscrits !
Vous vous les roulez dans d’ la plume,
Et tout’s les gonzess’s ed’ Paris,
Quand a vous voient, leur œil s’allume !
A vous r’luqu’nt et jaspin’nt tout bas :
« C’est beau, c’est blanc, c’est gras, c’est blême !
Quand i’ crach’nt, on dirait d’ la crème !
I’ boiv’nt du vin à tous les r’pas ! »
J’en connais, moi, des sénateurs ;
Mêm’, j’en voyais un à Montmartre,
Engoncé dans sa p’liss’ de martre,
En hiver, il pétait d’ chaleur !
Des fois qu’il avait bien dîné,
Qu’il avait bu des litr’ à seize
Et boulotté des portugaises,
En passant, i’ m’ rotait dans l’ nez !
Et moi qui p’t-êtr’ n’avais bouffé
D’puis sept ans qu’ la peau d’eune orange,
Fallait encor que j’ me dérange
Pour y laisser l’ haut du pavé !
Ah ! c’en est trop, en vérité !
A va crever, la société ;
A va crever, crever tout’ seule !
A crèv’ra comme un panaris !
Et j’ s’rai son nouveau Jésus-Christ :
On sait qu’ j’en ai déjà la gueule !
Gueul’ de poète et gueul’ d’artiste,
Gueul’ de prophète et gueul’ de Dieu !
En dépit de tous les envieux
Qui m’appell’nt Jésus-Christ dentiste ! (1)
On va tailler en plein dans l’ vif,
On va r’faire un’ société sainte !
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Mais voilà qu’ sonn’ l’heur’ de l’absinthe,
Et j’ vais prendre un apéritif !

(1) Le mot est de Laurent Tailhade.

(cité par Montmartre et ses chansons)

Laurent Tailhade (1902)

[...]

Ces gens qui n’eussent pas fait un mouvement pour entendre « les Bacchantes » ou « Parsifal » toléraient cette odeur et la température dans l’espoir d’en ouïr de raides et que Modeste Glaviot serait aussi dégoûtant qu’une vomissure de chien.

Pendant l’entr’acte, la conversation de Caillol et de Pierre Deroche renseigna leur compagnon sur ce personnage impatiemment attendu.

Ce Glaviot, qui, lamentable reporter, avait traîné une jeunesse ignominieuse dans les brasseries innomables et les rédactions sans éclat, avait enfin trouvé un genre qu’il prétendait lui appartenir exclusivement. Orgueilleux comme un pou, d’un orgueil de fille publique ou de pitre forain, acharné comme un ulcère et plus ignorant que le bison des savanes, il avait imaginé de remplacer, dans les poèmes de Richepin et les eaux-fortes de Bruant, tous les signes de ponctuation par le vocable de Cambronne et d’Ubu roi. Il en proférait les syllabes et ne paraissait point, aux abords de la quarantaine, être le moins du monde écœuré de cette longue défécation.

Pleurard, il s’était fait entretenir de chemises et de viandes par les dupes qu’il savait faire et notamment par les femmes au retour d’âge qu’il persuadait de la beauté de son âme et de la vigueur de ses rognons...

Le petit homme chargé de célébrer les pervenches annonçait d’un timbre nasillard d’huissier-priseur :

— « Mesdames et Messieurs, vous allez avoir le plaisir d’entendre le très puissant, très vigoureux et très subtil poète Modeste Glaviot dans ses œuvres ! »

Un roulement de piano et Modeste parut.

C’était, long comme un jour sans pain, avec une tête pyriforme, des yeux cerclés de rouge, — « des yeux en assiette assortie » — disait un envieux, des oreilles en anses de pot-de-chambre, un type de ramoneur symbolique ou de merlan tombé dans la littérature, Jésus-Christ dentiste ou vidangeur s’offrant en hostie à la dégoûtation publique.

Une odeur complexe, de vilenie et de platitude, émanait de ce goujat qui, rangé, avare et méticuleux, gagnait sa vie à plaindre salement les déshérités dont il énumérait complaisamment la vermine, punaise lui-même et non des moins acharnées.

Dégingandé, vêtu d’une interminable lévite, il érigeait sur le tréteau la silhouette cafarde d’un clergyman ou celle d’un frère jésuite. Ne sachant que faire de ses bras trop longs, il les dissimulait derrière son dos et, les yeux baissés, ânonnait ses rapsodies stercoraires de la voix blanche et monotone des cancres assujettis aux passivités des écoles flamidiennes.

L’élucubration qu’il servit ce soir-là s’intitulait : « Le Trébuchet » :

C’était le Christ revenu sur terre par une radieuse journée de printemps, et, son humanité prise au piège du renouveau, les sens émoustillés, il se délectait dans les rues de Paris au pourchâs des grisettes jusque dans les faubours lointains où, disait Glaviot :

« Ça sent la rose et le caca »

et s’échouait le soir dans une maison close dont les pensionnaires l’accueillaient par ces mots :

« Ah ! comme t’es blêm’ ! t’es tout tremblant 
« Quoi donc qu’t’as pour être aussi blanc ? 
« C’est-y qu’t’es filé par la rousse ?
« T’es peut’êtr’ griache et t’as la frousse... »

En l’ergastule bourgeoise le Christ haranguait les prostituées et les appelant ses « frangines », leur parlait de Marie Magdeleine :

. . . . . . . . . C’était mon ancienne,
« Elle avait un béguin pour moi !... »

Lamentablement il psalmodia, vingt minutes durant, les vers d’égoutier de cette inqualifiable ordure, et, quand il eut terminé, Monsieur PIuchon lui-même avait le cœur sur les lèvres :

— Ça me dégoûte, prononça-t-il.

— Tu l’entends, dit Deroche à Caillol, c’est le critérium. J’ai beau faire appel à tout mon éclectisme ; mais vraiment l’exhibition de ce phénomène-là me force à croire que les ghettos avaient du bon.

Sur l’estrade parut un chansonnier politique dont l’humour, l’esprit fantaisiste et le brio dissipèrent heureusement la nauséeuse impression de la précédente scatologie.

[...]

(Laurent Tailhade et Raoul Ralph, Son importance Auguste Pluchon, pp. 148-151)

Gaston Couté

Laurent Tailhade (1904)

Le Salon de Madame Truphot, chapitre III

Le surlendemain, la plaie de ses quinze louis à peu près cicatrisée, la Truphot décida d’aller passer la soirée au Cabaret des Nyctalopes, rue Champollion, où Modeste Glaviot, un de ses invités ordinaires, devait venir débiter, sur les onze heures, un monologue inédit. La ruelle, qui n’aurait déparé aucun Ghetto, s’ouvrait étroite et noire entre la rue de la Sorbonne et celle des Écoles, marinant dans une pénombre digne du moyen-âge, et donnant asile à une dizaine de bouges où s’embusquaient des théories de souillasses contrôlées par le Dispensaire. Cela s’emplissait, dès la nuit tombée, de cris de ribaudes, de querelles d’étudiants ivres, s’engorgeait à chaque minute de groupes vociférants : scholars, rapins ou ronds de cuir déchaînés, en quête des maléfices de Vénus, et que déversaient, à larges coulées, les quatre ou cinq portes d’un grand café-prostibule, incendiant la rue voisine de ses quinze mètres de façade. À gauche du boulevard Saint-Michel, tout un lacis de ruelles végètent ainsi, uniquement dévolues à la prostitution, s’embellissant, tous les matins, d’une extraordinaire floraison de démêlures tombées des taudions haut perchés. Le sol s’y trouve recouvert d’un macadam persistant, d’une asphalte tenace de feuilles de choux, de pelures d’oignons ou de pommes de terre, ponctué par surplus, au plein des trottoirs, du cramoisi des vomissures expectorées par les prochains pontifes de la Toge ou du Scalpel qui, venus des départements pour s’emparer de la Licence ou du Doctorat, guérir ou juger leurs semblables, adoucissent, du mieux qu’ils peuvent, les affres de l’étude par de tumultueuses soulographies. Des murs lépreux filent droit vers le ciel, interminables, implacables et purulents, troués de lucarnes chassieuses, où, de temps en temps, un bras retroussé de fille brandit une cuvette. Les façades, ascensionnées par les tuyaux et les rigoles des conduites douteuses, qui canalisent les liquides de la vaisselle et de l’amour, exsudent des humidités roussâtres et bleuies, sous la teigne tenace des moisissures, et la rue s’encombre de filles se soulageant, troussées au ras des ruisseaux, cependant que du pavé monte un tumulte de cris, de propos obscènes, d’appels infâmes et d’immondes refrains, par quoi la Magistrature, le Corps médical, la Politique et le Barreau de l’avenir affirment la délicatesse de leur âme encore juvénile et de leur savoir-vivre bien parisien.

Le Cabaret des Nyctalopes était situé au commencement de la rue et faisait concurrence à deux ou trois autres qualifiés comme lui artistiques, et dont les devantures, placardées d’affiches polychromes, affriolaient le passant. C’était une salle étroite et longue, garnie de tables claudicantes et de chaises d’osier, aux murs revêtus d’andrinople, que magnifiaient, au-dessus de la cimaise, les profils pleins de gloire des poètes et chansonniers ayant avantagé l’endroit.

Quand la Truphot et ses deux chevaliers-gardes, Siemans et Médéric Boutorgne, entrèrent, l’endroit était comble. Une épaisse fumée imprécisait les individus élaborés, pour la plupart, dans l’arrière-fond des provinces par les convulsions et les pénétrations légitimes des conjoints de la Bourgeoisie pondérée, et l’atmosphère fuligineuse faisait faloter, comme des ombres dansantes, les silhouettes des deux garçons occupés à décerner les glorias et les bocks. Le public féminin se composait uniquement de filles émanées des cafés voisins, venues là dans l’espoir d’une retape plus abondante et qui, vêtues de couleurs ophtalmiantes, s’interpellaient à chaque accalmie, fumaillant des cigarettes, tout en pratiquant le raccrochage oculaire avec un brio digne de louanges. Dès que l’histrion, debout près du piano, condescendait enfin au profitable silence, des jeunes hommes traversaient les rangées de chaises, venaient prendre la taille des prostituées, et d’une voix glorioleuse faisaient renouveler les consommations. Le couple alors s’embrassait, les mains aux genoux, débattait le prix de la coucherie ; puis l’étudiant gonflé de l’orgueil si légitime d’un pareil succès auprès des femmes, paonnait devant l’assistance, se promettant, sans doute, de s’exercer ferme, durant la nuit qui allait suivre, en la science difficile d’amour dont profiterait plus tard, dans la petite ville, l’épouse à forte dot.

Trois sièges restaient vacants près du piano et se trouvèrent dévolus à la Truphot et à ses compagnons.

[ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ]

— Cinq minutes d’entracte et nous entendrons Modeste Glaviot, le célèbre auteur des Merdiloques du déshérité, cria le directeur de la scène.

On ouvrait les portes pour aérer un peu la salle et ne pas laisser détériorer les précieuses bronches de Modeste Glaviot par un air où, positivement, la puanteur devenait pondérable.

[ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ]

Un susurrement flatteur accueillit Modeste Glaviot à son entrée. Les femmes présentes, avachies sur leurs chaises, se redressèrent, abandonnant à peu près toutes la conversation désormais négligeable de leurs michés. Incontinent, elles minaudèrent, en des poses avantageuses, dans l’espoir d’être chacune remarquées par le pitre sensationnel. La femme, en général, de quelque milieu qu’on la prélève, garde au plus profond de son viscère affectif le culte d’une Trinité sainte pour elle, l’impérissable inclination pour le Soutanier, le Grimacier et l’Officier. La seule haine qu’elle nourrisse de façon définitive, une haine capable de la porter aux pires excès est celle de l’Intelligence. Modeste Glaviot était donc au mieux avec ces dames. Et il leur adressa, avant de palabrer, un sourire circulaire et insistant, clignant de l’œil au profit de quelques-unes d’entre elles : ce dont celles-ci se montrèrent très fières et prirent prétexte pour mépriser, de l’attitude, celles qui n’avaient pas été pareillement favorisées.

Modeste Glaviot était grand, très grand, avec un teint de panari pas mûr et une tête élégiaque de Pranzini sans ouvrage. Les épaules étroites chutant en pente de toit, il se composait parfois, pour varier son personnage, un air abstrait et dolent de barde de mauvais lieu, un extérieur de satanique de petite ville, aux cheveux partagés d’une raie, à la viande émaciée, qui affole, à l’ordinaire, les sous-préfètes en ménopause, et précipite à la faillite les supérieures de maisons chaudes qu’ont épargnées jusque-là les charmes transcendants des sous-officiers rengagés.

Ce sordide grimacier des plus basses farces atellanes avait vécu longtemps dans les milieux réfractaires, et, un beau jour, la tentation lui était venue de jaculer, lui aussi, une déjection nouvelle sur la face du Pauvre, du Grelottant et de l’Affamé, sur lequel il est de mode aujourd’hui, pour les pires requins, d’essuyer avec attendrissement les mucilages de leur nageoire caudale. La chose a été inventée, jadis, par Jean Richepin, qui chanta « les Gueux » et qui riche depuis, pourvu de tout ce que l’aise bourgeoise peut conférer d’abjection à l’artiste parvenu, fit condamner, il n’y a pas deux ans, un malheureux chemineau qui s’était hasardé à éprouver la sincérité du Maître en cambriolant son poulailler. Six mois de prison enseignèrent à ce pauvre diable qu’on peut chanter, en alexandrins monnayables, la liberté farouche, la flibuste pittoresque et les menues rapines des outlaws et trouver intolérables ces sortes de comportements lorsqu’il leur arrive d’attenter à une personnelle propriété acquise à force de génie. Il faut avoir, en effet, l’âme ingénue d’un trimardeur pour s’imaginer une seule minute que la largeur d’esprit d’un écrivain comme l’auteur des Blasphèmes, s’amusera de cette facétie et trouvera spirituel le chapardage, qui se conforme à un de ses hexamètres, et le prive indûment d’un couple de pintades. De Jean Richepin le « truc » passa à Bruant, qui le condimenta d’un piment adventice et s’en enrichit de même. Celui-là insultait, vilipendait les bourgeois, leur envoyant, pour ainsi dire, des coups de soulier dans les naseaux, à leur entrée dans son bouge ; souillant leurs femelles d’épouvantables injures. Et les bourgeois béats en redemandaient, ne trouvant jamais les bocks assez chers ni l’injure assez excrémentielle. Ils avaient donc une personnalité quelconque puisqu’on se donnait la peine de les injurier ! Jusque-là ils ne se croyaient pas en pouvoir d’attirer ou de détourner l’attention de qui que ce fût. Et voilà qu’on prenait la peine de les obsécrer individuellement. Avant l’histrion aux bottes de terrassier, ils n’étaient assurés que d’une chose : leur propre néant, et il se trouvait quelqu’un maintenant pour leur concéder la réalité de l’état humain. On m’abomine, on me couvre d’immondices ; donc je suis ! répétaient-ils orgueilleux et consolés. Les salons, les grands cercles se vidaient, les théâtres, les music-halls, les lupanars ne faisaient plus d’argent, le Tout Paris, reluisant et sensationnel, s’engouffrait, le soir, dans la salle du boulevard Rochechouart. Les hommes auraient donné jusqu’à leur dernier louis, les femmes auraient jeté leurs bijoux, pour être encore et toujours lubrifiés par ce jet cinglant d’ordures. Après cinq ou six ans d’exercice, après avoir chanté le souteneur et la fille, le purotin et la syphilis, le surin, le chancre et l’alcool, après avoir enfoncé de force jusqu’aux yeux la tête du bourgeois dans le jus du bubon social, le tenancier du beuglant s’était retiré dans la chatellenie qu’il avait acquise avec l’argent des satisfaits, venus chez lui pour se rouler dans l’odeur de sentine, dans le fumet de bagne ou de dépotoir, après lesquels soupirait leur âme nostalgique de gens comme il faut. Et, maintenant, il se vantait que pas un bourgeois n’était plus dur que lui pour les pauvres. L’année précédente, il avait fait condamner trente-deux paysans pour braconnage et, tel un seigneur de l’ancien régime ou un actuel baron juif, il venait de donner, à ses gardes-chasse, l’ordre de tirer impitoyablement sur ceux qui assassineraient ses lapins !

Parallèlement à celui-là, nous eûmes aussi Séverine, dite le Puits Artésien de l’attendrissement, le Geyser lacrymal, qui déversa dans le journalisme, pendant quinze ans, les fleurs blanches de ses paupières et submergea les gazettes de plus de liquide larmiteux que la catastrophe de Bouzey ne déversa d’ondes implacables sur un département tout entier. Séverine conjuguée par Poidebard, qui approvisionna les gens de bien, les salons pitoyables et le bazar de la Charité de phrases toutes faites sur le Pauvre. Séverine, boulangiste et théiste, qui, à détailler les affres du loqueteux nourricier, gagnait en un mois plus d’argent que Stendhal n’en gagna durant toute sa vie, et qui dégoûta du Socialisme encore plus que Truculor.


Modeste Glaviot avait pris la suite pour assurer la pérennité de la vogue et ne pas laisser choir dans le discrédit les Chansonniers montmartrois.


Chaque époque a eu son épilepsie de crétinisme ou son lot de catastrophes. Le moyen âge a eu l’an mil, la querelle des « Universaux », la peste noire et Jeanne d’Arc. Les temps modernes ont innové le mal que Ricord n’a pu réduire ; ils ont eu les Jésuites, le Concile de Trente, Louis XIV et le Putanat légiférant de son successeur. L’Époque contemporaine se trouva embellie par l’égorgeur corse, le père Loriquet, le Romantisme, le Choléra morbus, Monsieur Thiers et le somnambule du 2 décembre. Le second Empire nous a conditionné Dupanloup et Gallifet, le Mexique et Morny, la Montijo, Cassagnac et 1870. La Troisième République vit prospérer Mac-Mahon, vaincu à Sedan mais vainqueur au Père-Lachaise ; elle toléra Drumont, le sar Péladan et le Sacré-Cœur, fomenta la psychologie de Paul Bourget, le nationalisme et la cathédrale de Lourdes, mais ce qui appartient personnellement aux jours actuels et ravale à jamais ces successives horreurs, c’est, sans conteste possible, les cabarets montmartrois.

Cela, c’est, à proprement parler, les accidents tertiaires de la Sottise, les gommes syphilitiques dans les méninges de Paris, la nécrose dernière du cerveau national. La chanson du père Hugo Gastibelza, l’homme à la carabine, le célèbre Avez-vous vu dans Barcelone, de Musset. Béranger et sa Grand’Mère, Thérésa et sa Femme à barbe, Amiati et ses flatulences patriotiques, Paulus, lui-même, pourléchant de sa langue d’histrion punais le farcin boulangiste, étaient endurables, à la rigueur, à côté des chansonniers dits de « la Butte ». Ceux-ci donneraient immédiatement à l’homme le plus sociable et le plus placide l’irréfrénable envie de changer de planète et de se faire naturaliser, sur l’heure, citoyen de Mars ou de Saturne, encore que dans ce dernier sphéroïde, qui a sept satellites, le nombre des individus, des poètes qui chantent la lune doit être sept fois plus considérable qu’ici-bas et que la vie doit y être, par eux, rendue à peu près impossible.

Le long d’un kilomètre de boulevard, les façades de leurs cabarets brasillent dès la nuit tombée et s’occupent à raccrocher diligemment le crétin désœuvré. C’est là qu’on élabore le tégument d’imbécillité qui, comme une lèpre squameuse s’élance, sur Paris. Il y en a pour tous les goûts ; il y en a qui besognent dans le sentimental ou l’élégie, comme Pierre Volet, Edmond Teulet, qui perpètrent Son Amant, Vous êtes si jolie, les Stances à Manon, fournissant ainsi aux faiseuses d’anges périphériques le meilleur de leur clientèle. Comment voulez-vous, en effet, que résiste un pauvre modillon ou une petite main ravagés au sortir de l’atelier par de telles harmonies ? Un grand nombre d’entre eux se monopolisent dans l’esprit, à l’instar de Rivarol, et réhabilitent sans le savoir les macaques ou les cynécophales qui ne toléreraient pas une minute l’existence parmi eux d’individus d’aussi outrageante bêtise que par Monsieur Fursy par exemple. D’aucuns sont philosophiques à l’égal de Sully-Prudhomme dont la pensée prédomine, comme on sait, sur celle de Jamblique ou de Spinoza, et beaucoup découvrent la nature à l’imitation de Lucrèce ou de Monsieur de Bouhélier. Mais la totalité est patriote, antisémite et ultra-réactionnaire, vous le pensez bien. Le meilleur de leur profit consistant à pratiquer, moyennant rémunération, le fouissage des épouses délaissées ou des catins ayant du vague à l’âme, à force de manger du blanc, comme dit le peuple, ils sont devenus royalistes. Quand un vieillard bénévole a été abusé par les voyous de l’Œillet blanc, dont la mentalité et l’éducation seraient répudiées comme inférieures par les aborigènes de l’Oubanghi ; quand le chef de l’État est tombé dans le traquenard à lui tendu par l’armorial qui, depuis que la Nation refuse de l’entretenir, ne vit plus que de baccara, de maquignonnage et de la prostitution de ses femmes ou de ses concubines, cela leur fournit un thème de plaisanteries que rien ne peut exterminer et que les vieux repasseront aux jeunes, sans découragement. Tant qu’on n’interdira pas à ces drôles de se servir des vocables français qu’ils transforment en un inénarrable brabançon, ils blagueront le nez des juifs, le chapeau de Monsieur Loubet, ou le chef hispide de Monsieur Pelletan sans jamais pouvoir trouver autre chose.

De même que vous ne pouvez pas vous arrêter en Bretagne devant un éventaire de papetier sans mettre le nez sur un excrément versifié de Théodore Botrel, ce Cadoudal de la syntaxe en insurrection, qui lance contre la République les bataillons épais de ses barbarismes, il est impossible, à Paris, d’empêcher la contamination de vos oreilles par leurs insanités. Pourquoi n’édicte-t-on pas une loi spéciale, un règlement prophylactique ? Oui, pourquoi ne ferait-on pas un délit du continuel attentat à la mentalité publique ? Quiconque exhibe sa fesse sur le boulevard, et contrevient ainsi à la pudeur évidemment liliale et à la morale indéfectible de ses semblables, risque six mois de prison. Ces individus sont-ils donc moins coupables lorsqu’ils nous font voir, d’un bout de l’année à l’autre, les parties honteuses de leur entendement ? En les tolérant avec une pareille bénignité, on forcera chaque citoyen, soucieux de propreté et d’antisepsie, à ne plus sortir qu’en traînant derrière soi un canon Maxim du dernier modèle, capable d’exterminer enfin cette engeance exécrable. Quelques-uns déjà, certes, se sont vus acculés à des extrémités pareilles. Et si Monsieur Cochefert, ex-chef de la Sûreté, avait eu pour un décime seulement de perspicacité, il n’aurait pas fait buisson creux dans l’affaire de l’homme coupé en morceaux, il y a deux ans : le cadavre intercis ne pouvant être, en effet, que celui d’un chansonnier montmartrois, qu’un malheureux, poussé à bout et plein d’une juste rage, s’était trouvé dans la nécessité de découper en rognures vengeresses, à peine plus grosses que des jonchets ou des « pommes paille ».

Modeste Glaviot s’était fait ce soir-là une tête adéquate à son boniment, une tête de Christ blennorrhagique. Et la suppuration de la pièce majeure des Merdiloques du Déshérité fut en tous points louangeable. Cela sortit sans effort, fut évacué d’une voix pâle qui laissait écouler, comme une cholérine opiniâtre, les filaments séreux des octomètres réfractaires à toute prosodie.

M.... v’là l’hiver, j’ai plus d’ribouis 
Nib de phalzar, mes arpions fument
Sous la pluie. L’naz piss du cambouis
M... j’suis à jeun d’puis la Commune.

Pendant deux cents vers, cela continuait ainsi, praliné à chaque seconde par le mot de Cambronne. M. Huysmans reprochait jadis à Virgile de heurter à chaque hexamètre un dactyle contre un spondée ; avec Modeste Glaviot, cet inconvénient de la métrique latine n’était point à redouter. À la chute du vers, l’ultime soupir du dernier carré venait conjoindre le mot d’Ubu qui ouvrait le vers précédent. Car si Modeste Glaviot était un imparfait latiniste, il était, en revanche, un remarquable latriniste. Au siècle précédent, sa langue eût été capable de faire accourir tous les porte-cotons inoccupés de l’ancienne monarchie, désireux de ne pas perdre leur savoir-faire. Et après l’avoir ouï seulement trois minutes, un geste s’imposait : la main cherchait machinalement la ficelle du tout à l’égout, pour déterminer le déclanchement de la chasse d’eau. À force de prononcer le mot infâme sa bouche, d’ailleurs, en avait pris des hémorrhoïdes.

Lui aussi disait son fait à la Société, travaillait pour la Révolution sainte. Il déversait tout cela sur le Pauvre qu’il enfouissait vivant dans cette poudrette verbale. Après avoir subi les affres de la faim qui, comme un épieu rougi, perfore les entrailles ; après avoir enduré, depuis l’origine du monde, le gel qui, pareil à un bistouri, fouille les muscles ou rugine les os par les nuits des interminables hivers ; après avoir cru à la pitié des Riches, au dévouement et à la sincérité des bateleurs ou des charlatans qui s’offraient pour le sauver, après avoir toléré la Charité, ce louche anesthésique de la Misère grâce à quoi, à travers les âges, on a pu pratiquer sur lui les plus douloureuses opérations sociales, le Pauvre devait endurer encore les lamentations de Modeste Glaviot.

Avec lui ce n’était plus l’argot corrosif de Bruant, la trouvaille qui fige les moelles, la goutte de stupeur et d’effroi qui tombe, avec le terme, sur les nerfs de l’auditoire ; non, c’était je ne sais quelle excrémentation, quel flux anal de glaires, de brais argotiques, un dévoiement de langue liquoreuse, qui n’arrivait point à se solidifier autour du noyau de cerise que formait le mot de Waterloo, revenant inexorablement pour ponctuer la chose. Le vocable éclatait, crevait infâme dans la stéarine aqueuse de cette forme, comme ces bulles de gaz qui viennent crever au ventre ballonné des chiens roulés par le fleuve, durant les nuits d’été. Et ce banquiste prétendait chanter la Misère humaine ! Ce queue-rouge s’emparait du Famineux, de l’éternel spolié qui s’en va hurlant sa détresse et dont les râles d’agonie ont pour mission, ici-bas, de porter à son apogée la jouissance de l’assouvi, et il le rendait paterne et bafouilleux ; puis à grands coups de poing sur les côtes squelettiques, il soutirait, pour ensuite les prolonger dans son public de filles, de bourgeois amorphes et d’imbéciles diplômés, les sonorités effroyables. Le thorax résonnant et vide de ceux qui meurent d’inanition, où les viscères affamés se sont dévorés eux-mêmes, servait à ce bobèche vaseux de tympanon et de grosse caisse — si on peut ainsi parler. Toute sa clientèle en digestion riait, s’ébrouait d’aise. Personne ne se levait, ne se précipitait paroxyste et déchaîné devant l’effroyable blasphème, pour faire justice du grimacier soufflant la malepeste de son âme au visage du Pauvre qui, quoi qu’on fasse « sera roi un jour », comme dit le Poète, après avoir lubrifié ce monde souillé sous les incendies forcenés d’une Jacquerie vengeresse qui, au passage, arracheront des bravos aux planètes moins infâmes que la nôtre — si toutefois il en existe.

Naturellement, tous les trois vers, il évoquait Jésus, le fadasse bateleur dont les niaises dissertations, les blandices sentimentales et la morale de petit homme aimé des femmes ont pour toujours rivé les chaînes des malheureux. Et Jacques Paraclet n’avait pu résister récemment à l’envie de lui décerner le titre de dernier poète catholique. Cette sympathie se conçoit : après lui n’était-ce pas l’homme qui, le plus souvent, avait écrit le mot devant lequel se cabrent les typographes ?

— Comme il a du talent, et puis quel bel homme ! exclamait la Truphot admirative,

— C’est presque du génie, surenchérissait Boutorgne qui, bifurquant de suite, s’empressa d’ajouter, dans sa hâte de réussir : n’est-ce pas, dites, ce sera pour ce soir ? Et, d’un air entendu, il clignait la paupière après s’être saisi des mains de la veuve, pendant que celle-ci, acquiesçante, lui tapotait les joues, d’une petite claque amicale, en disant :

— Non, mais voyez-vous, le petit polisson !

Siemans faisait semblant de ne rien entendre, ayant pour principe de ne jamais s’opposer aux frasques de la vieille qui devaient, pensait-il, hâter d’autant sa désagrégation finale. Il ne craignait nullement qu’elle lui échappât, rivée qu’elle était à lui par plusieurs années de coucheries et de sales juxtapositions d’épiderme. Il avait conservé, rue Pigalle, une petite chambre de 300 francs dont la Truphot payait le loyer, où il allait dormir quand elle s’offrait un extra. Toujours, il trouvait à point un prétexte pour se faire disparaître avec décence. Il est vrai que le lendemain il extorquait un ou deux louis en surplus de ses émoluments ordinaires : ce qui lui permettait, en ces sortes de circonstances, de lever une femme au Rat mort et de se décrasser un peu du contact de la vieille. Déjà, il était debout :

— Ah ! fichtre, il est onze heures et demie, et mon oncle de Schaerbeck qui arrive par le train de minuit cinq. Vous savez bien le télégramme reçu ce matin ; je ne veux pas vous traîner avec moi à la gare du Nord ; je file. Modeste Glaviot vous reconduira. Et il se mobilisa lourdement sur le dehors après avoir serré la main de l’histrion qui attaquait alors son deuxième merdiloque. Maintenant, Modeste Glaviot goûtait l’ovation triomphale, et affalé sur une chaise, devant la Truphot, il s’épongeait, exténué, paraissant succomber sous le poids fatal du génie.

— Trois soliloques, chaque soir, cela me tue ; désormais, je n’en dirai plus que deux.

— Cher ami, vous avez été admirable, confondant, disait la veuve qui s’était emparée d’une de ses paumes.

— Vous êtes dantesque ; bien que je sache par cœur tous vos soliloques, bien que je possède à fond votre merveilleux hymmaire, chaque fois que je vous entends, cela me plonge dans un véritable spasme intellectuel, bafouillait Médéric Boutorgue, redressé et sentencieux.

— Je vous quitte une minute... une seule minute, disait le bouffon, sans même remercier des boniments laudatifs.

Et il alla se placer près de la porte, côte à côte avec le bonisseur, car le piano attaquait la marche finale et le public sortait. Lorsqu’une fille venait à passer près de lui, convoyée par son miché, il lui serrait la main, en l’interpellant de son prénom. Il les connaissait toutes. Souvent, il lui fallut se pencher, appréhendé lui-même, à la manche, par l’une d’entre elles. Il devait prendre des rendez-vous, car il répondait :

— Non, pas demain, Fernande, je suis pris, je dis des vers en famille chez Claretie.

— La semaine prochaine, c’est entendu, Rachel, je t’écrirai...

— Eh ! bien, Sarah, tu as plaqué ton Brésilien. On te trouve toujours entre quatre et sept, pas ?

— Tu peux compter sur moi ; pour mardi, ma biche ; non, pas mardi, mercredi, ce jour-là je dîne chez Léon Bloy, je t’ai dédié une pièce, tu sais...

Il paraissait positivement ne rien ignorer de leur privé, ni de leurs amants. Et il griffonnait des notes, fiévreusement, sur un calepin, se défiant sans doute de sa mémoire. Mais, tout à coup, il secoua rudement une grande blonde qui le tenait par un bouton de sa redingote :

— La barbe !... laisse-moi, Angèle, finies les amours avec toi, tu sais... depuis le permanganate...

Puis il donna un coup de coude dans les flancs du nomenclateur.

— Celle-là, comment s’appelle-t-elle ? questionna-t-il, en désignant une belle fille, peu détériorée encore, aux cheveux de sombre acajou, aux bandeaux crespelés, dont le lustre vestimentaire et les joyaux de mauvais goût affirmaient la surabondance de clientèle, qui arrivait à sa hauteur au bras d’un élève du Val-de-Grâce.

— Ah ! mon vieux, c’est une nouvelle, je ne la connais pas.

— Fais-la suivre par le garçon ; il me faut son adresse demain... quarante sous pour Charles s’il m’indique son hôtel...

Alors, satisfait, ayant ainsi rempli avec minutie les différentes charges de sa profession, il revint prendre la Truphot et Médéric Boutorgne, tout en nouant autour de son cou un foulard de soie noire destiné à préserver son inestimable larynx contre la fraîcheur sournoise de la nuit. On sortit et, dans le fiacre qui les véhiculait tous trois, Boutorgne surexcité par la pensée que cette soirée allait enfin marquer pour lui le premier effort, le premier raid vers la fortune, puisqu’il allait œuvrer sur la Truphot, Boutorgne commentait infatigablement le talent du grimacier qui, trop loin du commun, insensible à ces basses louanges, remerciait à peine d’un léger signe de tête. La veuve, assise aux côtés de Glaviot, lui parlait à l’oreille et tous deux riaient de temps en temps, sur un mode discret, pendant que le gendelettre disert, accroché au strapontin, maintenait, avec difficulté, à chaque cahot de la voiture, l’équilibre de son discours et de son individu.

Dix minutes plus tard, le pitre et Madame Truphot cynique s’engouffraient de compagnie dans l’appartement de la rue d’Assas, après avoir refermé la porte au nez de Médéric Boutorgne, non sans l’avoir gratifié, au préalable, de deux vigoureuses poignées de main et d’effusions congédiales.

— Au revoir, cher, et à demain. Merci encore de nous avoir accompagnés ; avez-vous des allumettes pour redescendre ? Et resté coi, sa poitrine de poulet menaçant d’éclater dans une hypertrophie de stupéfaction, Boutorgne adhérait au paillasson sans même pouvoir exprimer sa juste indignation en termes littéraires.

— Ah ! mince ! Ah ! mince !... répétait-il, sans se lasser, incapable de trouver autre chose.

(Fernand Kolney, Le Salon de Madame Truphot, pp. 136-158)

Gustave Bonnet (1906)

(in Jehan-Rictus devant lui-même, etc)

On retrouve les mêmes dessins dans une lettre de Gustave Bonnet à Jehan-Rictus son ami d'enfance, à propos de Fil-de-Fer (NAF 24 551 f. 152 sq.)

Charles-Julien Malaye (1919)

Reproches

Électeur, mon frère électeur,
t'es vraiment pas à la z'hauteur !
T'as donc des œils pour ne pas voir
qu'les socialiss' se fout' de toi ?
Alor's tu connais pus ton d'voir...
tu f'rais bien mieux d'rester chez toi,
auprès d'ta môme et d'tes mignards,
qu'd'aller calter dans l'isoloir
pour voter pour les pus gueulards...

— T'as donc pas d'cœur ! T'as donc pas d'cœur,
électeur, mon frère électeur !

I suffit qui t'promett' la lune,
le paradis terrest' su' terre,
— (Pus d' malheureux, pus d' prolétaires :
on posséd'ra tous un' fortune !)
qui t' racont' des tas d' balivenes,
des vert's et encor des pas mûres !
Ah ! j' crois qu'ils attig'nt ta figure ! 
Les vessies sont pas des lanternes,
électeur, mon frère électeur !!!

Et pis, porquoi qu' ta môm' vot' pas ?
Alle a donc pas d'âm', comme y disent
les frocards et les gens d'église,
qui sont toujours au moyen-âge
et qui veul' eurtarder l'Progrès,
la Liberté, l'Égalité,
même aussi la Fraternité !
Ta grognasse aussi d'vrait voter !

Merd' ! t'as donc la frouss' des gonzesses, 
tu chial's déjà d'vant les ménesses ;
t'as l'taf de les émanciper !
T'es pas un homme, ya pas, t'as peur,
électeur, mon frère électeur !

Électeur, mon frère électeur,
écout' bien les mots que j'te chante
— Propositions
dans la langu' d' la conversation
courante —
Ma phrase est sur'ment pas savante
mais j' veux qu' tu m'entrav' avant tout
et j' te dis rien pour t'amuser,
mais j' voudrais t'évangéliser.

Et c' mot-là me rappelle un' chose
que j' m'en vais t' servir, en ma prose :
Électeur, mon frère électeur,
si y s' présentait devant toi
deux candidats :

D'un côté Mossieu Barabbas
(un affameur, un profiteur)
et d' l'aut' le Fils de l'Homm', Jasus,
l' philosoph' qu'a été vendu
par les curés, au temps d'Hérode,
çui qui préférait les putains
et les roulur's aux goss' girondes,
çui qu'était bon pour le pauv' monde
et qu'aimait pas les Philistins,

çui qui marchait sur l'Océan,
çui qui ressuscitait les morts,
çui qu'était fort comme un géant,
l'Raisonneur qu'avait jamais tort,
çui qui disait : « Mon règne arrive.
« Par une aiguille un dromadaire
« pass'rait putôt, qu'un prop'iétaire
« n'irait aux cieux ! », sentant l'lubin
qu' c'était comme une encens divine !
Çui qui multipliait les pains,
qui tirait des sardin's d' sa poche,
encor, encor, encor, tout plein.....

Çui qu'aimait pas le bruit des cloches
ni les discours des prêtres noirs,
celui qu'était si bath à voir
qu'épatées, les populations
d' Jérusalem jusqu'à Sion,
l' jambonnait du matin au soir !

Jasus, çui qui voulait l' bonheur
de l'Humanité tout entière,
çui qui disait, à sa manière,
de bien s'aimer les uns les aut'es,
de s' pardonner, de jamais s' tuer,
celui qui voulait pas de guerre,
et qui l' jactait à sa façon :
un typ' dans le genr' de Wilson
mais pas dans le genr' protestant,

çui qu'adorait les p'tits nenfants,
qui f'sait des miraqu's si marants
qu' ça débectait tous les savants :
Enfin un Sage, un Orateur,
eh bien, j'estim', sans nul battage,
électeur, mon frère électeur,
que tu l' foutrais en ballotage !!!

T'es vraiment pas à la z'hauteur
électeur, mon frère électeur :

(Monologues du Démobilisé)

(Charles-Julien Malaye, Le Miroir des amazones, 1919)

Jean Pellerin (1919)

Le Retour

Dis, la môm', dis, quoi c'est qu't'as fait
Pendant qu'j'm'enfonçais la tranch'caille ?
Bon Dieu ! c'que j'l'avais à la caille
Quand j'me d'mandais quoi qu'y s'passait !
T'es un si meugnon morceau d'poule,
T'as des chass's qui font tant rêver...
Non ! c'est pas des bobards d'femm' saoule,
Quiens ! Môm', je t'aime à en crever.
Ah ! j'm'en suis fait, là-bas, j'te jure !
Quand qu'on a un si beau Jasus,
Un p'tit goyau, une bath affure,
On n'bequ'te pus, n'en écras' pus !
Qu'est-c' tu dis ? Ben oui, tes bafouilles
Et puis ? Le jour où c' qu'elle est raid'
Une méness', j'sais comment qu'ça grouille
En douc' doc... « T'as l'bonjour d'Alfred ! »
J'les ai eus à la r'tourn', la môme.
Lors t'es entrée dans les obus.
Là n'dans, gn'a des tas d'mecs qui paument
Des bourrins... Et les autobus
C'est plein d'cavés qui fout'nt un sigue
En faisant « Gardez tout ! » quand c'est
Un lot comm' ç'ui-là à mézigue,
Dix-sept piges et pis pas d' corset !
J'me pensais : « C'est pour cett' semaine !
Va radiner un installeur
Et moi j' suis bon comm'la romaine ! »
J'toussais, j'caissais, j'roussais ! Malheur !
T' entrav's si j'l'ai eue, quiens ! la crise !
J' leur disais : « J' taupe el dur, c'est tout !
Faudra pas qu'a ramèn' sa c'rise !
On s'ra deux à espliquer l'coup... »

Qu'es-tu bonnis à ton nhonhomme ?
Tu dis qu'j'ai des visions d'ciné ?
- On va s'envoyer un blanc-gomme -
Vrai ? Tout ça, tu l'as pas donné ?
C'est sûr que tu t'es gardée toute ?
Blair' moi ! Ah ! c'est maous, j' men r'ssens !
Tu t'es rapp'lé l'soir, sus la route,
Où s'qu'on s'est marida au sang !
Quand j'vois tes tifs, ton enfant d'mourre,
C'est fou, la banan' ! c'est l' soleil !
Sans char, ma gueul', c'est pas du pourre
Et toi, toi, c'est-y du pareil ?
T'as dit ? Je t'aime ? Ah ! pour l'entendre
C'mot, faut qu'on soye nous deux, rien qu'nous !
Ça fait si rich', si doux, si tendre,
J'sais pas porquoi j'suis pas à g'noux !
On va s'planquer d'dans not'carrée,
Not' tit' carrée des Quat'-Chemins,
Tu verras qu'tu t'es pas gourrée.
On va s'occuper d'ici d'main !
Voilà ! tu vas boucler la lourde.
Et ce « J't'aim' » qui m'a chaviré,
Pour bien m'convainqu' que j'suis paré
R'balanc'-le moi dans les esgourdes !

	(Jehan RICTUS)

(Jean Pellerin : Le Copiste indiscret, 1919)

Caricatures et pastiches
Léandre
Ernest Gegout
Dominique Bonnaud et Numa Blés (avant avril 1900)
Laurent Tailhade (1902)
Gaston Couté
Laurent Tailhade (1904)
Gustave Bonnet (1906)
Charles-Julien Malaye (1919)
Jean Pellerin (1919)