Jacques Prévert
Un vieillard hurle à la mort et traverse le square en poussant un cerceau Il crie que c’est l’hiver et que tout est fini Que les carottes sont cuites que les dés sont lâchés et que la messe est dite et que les jeux sont faits et que la pièce est jouée et le rideau tiré Vainement vainement De bons amis m’appellent qui me détestent bien de vieux amis obèses me surveillent montre en main me supplient de comprendre tout ce qu’ils ont compris Vainement vainement De vrais amis sont morts d’un seul coup tout entiers et d’autres vivent encore et rient de toutes leurs dents les autres les appellent et m’appellent en même temps Vainement vainement Les autres qui sont morts déjà de leur vivant et qui portent le deuil de leurs rêves d’enfants et ces gens exemplaires corrects et bien élevés se tuent à vous prédire ce qui va arriver et la route toute droite le chemin tout tracé et la statue de sel la patrie en danger Le moment est venu de se faire une raison Déjà au fond de square on entend le clairon le jardin va fermer le tambour est voilé Vainement vainement Le jardin reste ouvert pour ceux qui l’ont aimé.