Michel ManollLa Maison déserte

 
   

J’entre ce soir dans la maison déserte, sous les pins.
L’ombre a tout saccagé. Cependant, je reviens
 
Tout seul, comme autrefois je marchais sur la plage,
Ignorant, ignoré des amis de mon âge.
 
À l’heure où les cafés bourdonnent comme un nid
De frelons, je regagne un des ports de ma vie.
 
Voici le chemin pluvieux et la barrière blanche
Et le sol tapissé d’épaves et de branches ;
 
Quelqu’un m’attendait là : un visage de sable,
Quand je rentrais, traquant une meute d’étoiles.
 
Je t’appelle, visage, et voici que le vent
Chante, comme il chantait sous les pas du printemps.
 
J’ai franchi tant d’espace et rompus tant de liens
Que je ne sais plus trop qui je suis, d’où je viens ;
 
Cependant une main invisible me guide.
Est-ce vrai qu’on ne peut rompre la chrysalide
 
Et ramener à soi le cœur évanoui
Qui erre et se disloque au travers de la nuit ?
 
Je l’ai quitté ici et nous avons vécu,
Apaisant notre faim d’un froment inconnu,
 
Mais je l’entends toujours ricocher et sombrer
Dans un pâle silence aux frontières murées.
 
Ô ma mère, voici l’enfant de votre chair,
Il ne craint ni l’écueil, ni la soif du désert
 
Et si vous l’attirez dans une aride veille,
Comme un arbre d’automne oublieux de ses feuilles
 
Il saura rassembler sous le plafond des chambres
Ensanglantées et nues, les guirlandes de cendre
 
Où la fleur toujours vive, en sa robe océane,
Scintille, épanouie comme un oiseau qui plane.
 
Ô mes saisons perdues et mes lampes éteintes,
C’est une voix en vous qui gravite et qui tinte,
 
C’est un regard absent qui vous livre un secret
Maternel, enrobé de ténèbre et de craie.

 

© Granit